Fusion cognitive ou collage aux pensées expliquée par une psychologue.


La meilleure façon de ne pas avancer est de suivre une idée fixe (Jacques Prévert).


Le langage est la force qui a permis aux humains de contrôler leur environnement de vie mieux qu’aucune autre espèce. Mais, cette force a aussi un côté obscur : elle peut nous piéger en nous engluant dans ses productions. La fusion cognitive est donc la tendance à prendre ses pensées littéralement. Les pensées ne sont pas des faits, ce ne sont que des pensées. Quand nous sommes aux prises avec nos pensées, les processus verbaux nous emmènent au-delà de l'ici et maintenant.


Ainsi, avec l’évitement expérientiel qu’elle nourrit, la fusion cognitive est un des principaux vecteurs de psychopathologie et va constituer une cible de traitement privilégiée.


La fusion cognitive se définit par la domination de l’expérience mentale sur l’expérience directement accessible par les sens. Il peut en résulter une application rigide de règles verbales, un surinvestissement de l’activité d’évaluation et de comparaison de l’intelligence, ou encore une difficulté à distinguer entre la personne que l’on est et les histoires que son intelligence a construites sur soi. Comme l’intelligence est une machine à dériver des règles, le nombre d’actions compatibles avec celles-ci va diminuer peu à peu. La fusion cognitive peut devenir telle qu’elle interdit toute action hors de ce que ces règles prescrivent. Si ce processus était volontaire et intentionnel, nous aurions la possibilité de choisir de fusionner ou non avec nos pensées. Malheureusement, ce processus est automatique et indiscernable tant que nous ne travaillons pas dessus.


Pour résoudre des problèmes dans le monde extérieur ou pour élaborer des modèles abstraits complexes que l’on pourra tester, la fusion avec les pensées a constitué un avantage majeur dans l’histoire de l’humanité – et elle le demeure. Elle peut s’avérer bénéfique, notamment en permettant de « tester » solutions et modèles avant de les mettre en action et d’ainsi aider à résoudre des problèmes de survie complexes. Le problème naît du fait que l’empire du mode de résolution de problème - efficace dans le monde extérieur - va progressivement s’étendre au monde de l’intérieur de la peau. Prisonnier des pièges du langage, le client ne perçoit pas que ses pensées sont le produit de la transformation de son expérience sensorielle et il va leur attribuer le même statut qu’aux perceptions de ses cinq sens.


Par exemple, si l’on prend littéralement la pensée : « Je n’y arriverai jamais », il devient hautement probable que l’on n’essaiera même pas d’engager l’action. De même, prendre au pied de la lettre des pensées du type "les autres m'en veulent, ne me comprennent pas" etc. va certainement induire des comportements interpersonnels dysfonctionnels et nous emprisonner encore plus dans nos difficultés relationnelles. Prendre également littéralement les pensées que certains ressentis sont insupportables, que certaines idées sont honteuses ou que certaines règles verbales sont des impératifs inflexibles, peut restreindre de manière néfaste le champ des actions possibles.


De plus, quand on prend littéralement l’idée qu’il est nécessaire de contrôler son expérience intérieure, la fusion cognitive peut faire perdre progressivement le contrôle de sa vie dans la mesure où l’on va mettre ses actions au service de la résolution de la souffrance intérieure. La fusion cognitive tend à entraîner une relation rigide avec les productions de son esprit. Elle nourrit l’évitement de son expérience intérieure et restreint la flexibilité comportementale et la capacité d’adaptation.


Les mots et les pensées peuvent acquérir certaines des fonctions psychologiques des événements auxquels elles réfèrent. Ainsi, le souvenir d’un événement traumatique pourra générer la même peur et la même angoisse que l’événement traumatique lui-même - ce qui nourrira les efforts pour éviter tout contact avec ce souvenir. Progressivement, le champ des activités va se rétrécir et se limiter à celles dont le but sera l’évitement de l’expérience liée au souvenir désagréable. À long terme, le résultat sera souvent l’augmentation de la fréquence, et parfois même de l’intensité, de l’expérience intérieure évitée.


En soi, la fusion cognitive n’est pas une ennemie. Pour les humains doués de capacités verbales, elle est normale et inévitable. S’il ne vous est pas possible de faire l’expérience de cette phrase comme une simple suite de taches d’encre sur une page blanche, c’est du fait de la fusion cognitive.


La défusion cognitive


Afin de le prémunir des pièges de la fusion cognitive, le thérapeute va entraîner son client à cultiver une relation plus distancée et plus flexible avec les productions de son intelligence - ce que les psychologues appellent la défusion cognitive. La défusion cognitive ne vise pas à changer le contenu des pensées. Elle vise à changer la relation que le client entretient avec ses pensées, dans l’optique d’assouplir les interactions rigides et littérales avec ses pensées. La défusion cognitive vise à affaiblir les fonctions verbales dérivées au profit des fonctions directes, c’est-à-dire des perceptions sensorielles.


Le thérapeute va utiliser divers outils pour aider son client : métaphores, paradoxes, exercices expérientiels. Il va également encourager son client à mieux identifier les fonctions des pensées, des raisons et des histoires que produit son intelligence. La défusion se prête particulièrement bien aux interventions créatives du moment. Toute intervention aidant le client à se distancer des productions de son esprit et à les prendre un peu moins littéralement va favoriser la défusion cognitive.


Effets de la défusion

Du fait de la fusion, les mots acquièrent un fort pouvoir évocateur. La simple évocation du mot « citron » peut évoquer plusieurs aspects de l’expérience sensorielle d’un citron comme sa couleur, son odeur, son goût et même évoquer certaines de ses fonctions, comme par exemple faire saliver. Cependant, si l’on répète rapidement le mot « citron » pendant 30 à 40 secondes, les expériences sensorielles et les fonctions évoquées disparaissent au profit de l’expérience sensorielle liée au son du mot, à la motion des muscles de la bouche etc. N’hésitez pas à en faire vous-même l’expérience. Cette procédure, décrite pour la première fois par Titchener en 1910, a pour effet de défusionner le mot d’avec le stimulus qu’il désigne et d’atténuer ses fonctions verbales dérivées au profit de ses fonctions sensorielles directes (son, sensations motrices).


En clinique, la fusion avec des mots tels que « minable », « perdant », « angoisse », « abandonné », « contaminé », ou encore « araignée », peuvent véhiculer des fonctions psychologiques si aversives que le patient va déployer d’importants efforts, le plus souvent vains, pour éviter leur contact. De nombreuses pensées auto-référentielles peuvent également véhiculer des fonctions aversives : "Je suis un nul" ; "Je n’y arriverai jamais" ; "Je ne vaux rien" ; "Je ne suis pas digne d’amour" etc. Elles vont se mettre à fonctionner comme des "prophéties auto-réalisatrices"(Rosenthal).


Niveaux de fusion


La fusion cognitive peut opérer à différents niveaux de complexité auxquels vont correspondre différentes formes que l’on pourra observer en clinique : pensées, raisons, histoire personnelle ou encore rôles ou conceptions de soi. On pourra ainsi se retrouver fusionné avec la pensée que les hommes sont méchants, avec les raisons qui font que l’on n’arrive pas à avoir une relation intime satisfaisante, avec l’histoire que l’on se raconte sur soi et qui fait de nous une victime des circonstances, avec la pensée qu’un père ne doit pas se montrer faible auprès de ses enfants ou encore avec l’idée que l’on est une personne anxieuse qui a peur des autres. Il est possible de viser spécifiquement ces différents niveaux de fusion cognitive afin d’en réduire les effets délétères.


Un premier niveau de fusion cognitive est de prendre pour argent comptant ce que disent les pensées.


Un deuxième niveau de fusion cognitive concerne les raisons et les règles. Les humains cherchent constamment le pourquoi de leurs actions. Dès notre plus jeune âge, nous sommes encouragés à fournir de « bonnes » raisons pour justifier nos comportements – surtout ceux qui sont vus comme déviants ou condamnables par les autres. Il est commun pour un enfant de s’entendre demander pourquoi il a fait une bêtise, bien plus rare que l’on exige de lui une explication justifiant de pourquoi il s’est bien conduit. En clinique la question "pourquoi ?" véhicule bien souvent les …. La capacité de l’enfant à produire une raison cohérente et acceptable pourra même lui épargner une punition. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’intelligence cherche elle aussi à produire des raisons cohérentes pour expliquer nos comportements d’adultes.


Cliniquement, la fusion avec les raisons va se reconnaître par le caractère conditionnel du discours du patient : "Si seulement j’avais plus confiance en moi, je pourrais réussir dans mes études" ; "Si je perdais du poids, j’arriverais à avoir une relation durable" ; "Si je n’étais pas aussi fatigué, je pourrais participer aux activités de mes enfants" ; "Si je ne me sentais pas si mal à l’aise avec les autres, je pourrais arrêter de boire" etc.


Quand le client fusionne avec les raisons que produit son intelligence, il va avoir tendance à les considérer comme des descriptions de relations causales inflexibles entre deux termes - qui sont en fait reliés arbitrairement. L’attrait des descriptions causales est clair. Si l’on sait ce qui cause un comportement, on sait alors à quoi s’attaquer pour le changer. Mais la causalité comportementale étant fortement influencée par le contexte dans lequel évolue l’individu, les raisons rigides et volontiers défensives que va fournir l’intelligence langagière sont souvent loin de fournir « l’explication » complète d’un comportement. La fusion avec les raisons va alors avoir pour effet de garder le patient prisonnier de son comportement présent. Notre intelligence cherche à tout prix à justifier nos comportements, même quand ces comportements ne marchent pas. Les raisons que fournit le langage fonctionnent alors comme les barreaux de la cage qui garde le patient prisonnier de ses comportements inefficaces.


Un troisième niveau de fusion cognitive concerne la fusion avec les évaluations. À travers ses interactions avec les autres, l’enfant apprend à identifier et à nommer ses expériences intérieures. Grâce au cadrage relationnel, il apprend aussi à les évaluer comme bonnes ou mauvaise et à les comparer à ses expériences passées ou à ce que les autres révèlent de leur expérience intérieure. Quand le patient fusionne avec ses expériences intérieures, les évaluations qui s’y attachent peuvent se transférer à son sens de soi et à la conception qu’il a de lui-même. Ainsi, une personne ayant des expériences intérieures qu’il évalue comme « mauvaises », comme la tristesse, la jalousie ou encore la honte, pourra en venir à se définir comme une mauvaise personne. Il y a alors transfert de fonctions entre les évaluations du contenu de l’expérience et son sens de soi, ce que l’on observe couramment chez les patients souffrant de dépression.


Quand la fusion est importante, le client ne fait plus la différence entre description et évaluation. Par exemple, lors d’un exercice d’observation de sensations corporelles, le client dira qu’il se sent bien, ou encore mal, que ça s’est mieux passé que la dernière fois, ou encore moins bien, que l’exercice est agréable, ou encore désagréable. Le thérapeute pourra alors l’inviter à noter la différence entre description et évaluation en attirant son attention vers les sensations présentes dans un endroit particulier de son corps, en lui demandant de les décrire (par exemple : chaud, froid, tendu, douloureux) puis de les évaluer (par exemple : agréable, désagréable etc.). Il pourra également simplement inviter le client à décrire tout ce qu’il observe et noter sur une feuille divisée en deux moitiés : en haut les descriptions, en bas les évaluations. Une fois le patient capable de discriminer évaluation et description (habileté qui correspond largement à discriminer entre expérience des cinq sens et expérience mentale), le thérapeute pourra régulièrement inviter le patient à observer s’il produit une évaluation ou une description.


Le quatrième niveau de la fusion cognitive est la fusion avec son histoire personnelle. L’intelligence humaine fonctionne comme « l’historien officiel » de l’individu. Bien entendu, elle est incapable d’intégrer la totalité des expériences de la personne dans son compte rendu. Elle va donc tendre à sélectionner les expériences qui confirment le narratif tel qu’il est déjà construit. Ce narratif peut prendre racine dans un événement particulier. Souvent, ses origines se perdent dans la nuit des temps. L’histoire peut avoir été suggérée par les parents ou provenir d’influences plus larges. Les parents de Stéphane, qui a eu des difficultés scolaires, racontent volontiers l’histoire de son premier jour d’école dont il était rentré en déclarant : L’école, ça y est, j’y suis allé. Je ne veux plus y retourner ! Devenu adulte après une scolarité chaotique, Stéphane lui-même utilise volontiers cet exemple dont il n’a aucun souvenir pour montrer qu’il est quelqu’un « qui n’aime pas l’école ». Dans la plupart des cas, la fonction de l’histoire est d’expliquer pourquoi le client ne pouvait en arriver que là où il en est arrivé. Elle peut fonctionner pour limiter le champ des possibles. Stéphane voudrait pouvoir se former pour poursuivre une carrière plus intéressante, seulement « il n’a jamais aimé l’école ». Le travail de défusion pourra alors se centrer sur l’histoire personnelle afin d’en affaiblir les fonctions restrictives.

Un cinquième niveau de la fusion cognitive concerne la fusion avec un sens de soi conceptualisé ou réduit au contenu de son expérience. La fusion cognitive peut avoir pour effet que la personne s’identifie avec les conceptions de lui-même que son intelligence a élaborées. Cette identification excessive obscurcit les deux autres aspects de l’expérience de soi : le soi en tant qu’expérience du moment présent et le soi en tant que perspective d’observateur. Le patient peut alors en venir à s’identifier complètement avec le contenu de son expérience. Faisant l’expérience de l’anxiété, il se définira comme « un anxieux », faisant l’expérience de la tristesse et de la fatigue, il se définira comme « un dépressif », ressentant un malaise au contact de nouvelles personnes, il se définira comme « un timide » etc. Ces conceptualisations de soi peuvent acquérir des fonctions restrictives et le patient pourra en venir à agir en cohérence avec sa conceptualisation rigide de lui-même plutôt qu’avec ses valeurs. Se conceptualiser comme timide pourra alors avoir pour fonction de rendre encore moins probable l’approche de nouvelles personnes.


En clinique, les patients fusionnés avec leur concept de soi diront volontiers : "De toute façon, je suis comme ça". Ces définitions de soi rigides restreignent le sens de soi des patients et ils deviennent alors plus vulnérables à un changement de circonstances de vie - le "travailleur consciencieux" à la perte de son emploi, la "mère" au départ de ses enfants. Ces conceptualisations rigides peuvent également obscurcir les valeurs des patients, leur faisant parfois perdre le contact avec des domaines de vie qui pourtant avaient été importants pour eux dans le passé et qui le redeviendraient si la domination du soi conceptualisé était affaiblie.

Comment ?

Le travail de défusion est délicat. Ce travail verbal qui utilise souvent le langage pour faire apparaître et déjouer les pièges du langage peut parfois apparaître trop « intellectuel » ou encore détaché des ressentis du patient. Le thérapeute ne force jamais les exercices de défusion, il privilégie l’expérience directe plutôt que les explications et il accueille toutes les réactions du patient. Le thérapeute possède de nombreux outils pour aider son patient dans cette quête de défusion.


L'exercice de la pleine conscience peut également être un outil permettant d'atteindre à la défusion, en augmentant une distanciation vis à vis de notre monde intérieur. La pleine conscience permet d'agir dans l'instant, d'avoir une attention soutenue sur le moment présent.


L'attention humaine est constamment accaparée par des ruminations ou des inquiétudes qui l'empêchent de prendre note de ce qui se passe dans son environnement direct et actuel. Ces "bavardages incessants de l'esprit" (André Christophe, Méditer jour après jour : 25 leçons pour vivre en pleine conscience) nous empêchent d'être présent à nous-même, l'entraînement à la pleine conscience permet l'observation de nos pensées et leur acceptation, sans jugement et ainsi une défusion cognitive.


















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